Jeanne Neyran-Guérin, designer en accessibilité universelle : « On peut faire du FALC avec une vraie exigence graphique »

Longtemps cantonné à des documents purement fonctionnels, le FALC (Facile à lire et à comprendre), né en 2009 d’une initiative européenne, est encore trop souvent perçu comme un outil contraignant, exclusivement réservé au champ du handicap mental. Designer globale indépendante, Jeanne Neyran-Guérin (Studio tuf.) s’emploie à déconstruire cette vision. À la croisée du design graphique, de la recherche terrain et de l’accessibilité universelle, elle défend une approche exigeante, sensible et politique du FALC. Rencontre avec une experte qui rappelle que rendre les choses compréhensibles, c’est déjà redistribuer du pouvoir.

(c) Jeanne Neyran-Guérin

Quand et comment avez-vous découvert le FALC ?

Ma première rencontre avec le FALC ne s’est pas faite de manière théorique ou institutionnelle. J’étais dans une entreprise au sein de laquelle on travaillait sur un projet labellisé territoire 100 % inclusif. L’objectif était d’essayer de rendre un quartier plus accessible, au sens très large. Dans ce cadre-là, on intervenait dans une maison d’accueil spécialisée, qui accueille des personnes avec des troubles du spectre autistique. Très concrètement, la question c’était : comment permettre à ces personnes d’aller seules chez les commerçant·e·s, de faire leurs courses, de s’exprimer et de ne pas dépendre systématiquement d’un·e accompagnant·e. J’ai commencé à travailler avec des pictogrammes, à développer des supports très simples pour permettre la communication. Et en travaillant avec des éducateur·rice·s spécialisé·e·s, des aidant·e·s et des professionnel·le·s du médico-social, j’ai compris à quel point les outils visuels étaient centraux. À ce moment-là, je ne parlais pas encore formellement de FALC, mais j’en avais déjà l’esprit : simplifier sans infantiliser et structurer sans appauvrir.

Et très vite, vous observez que ces outils dépassent le cadre du handicap…

Oui, et ça a été un vrai déclic. On s’est rendu compte que ces supports étaient utilisés par bien d’autres personnes : des enfants, des personnes allophones qui ne parlent pas français, parfois même des client·e·s « ordinaires » qui trouvaient ça plus clair. En fait, on avait créé un outil qui fonctionnait pour des personnes avec des troubles cognitifs, mais qui bénéficiait à beaucoup plus de monde que prévu. Et puis il y avait aussi une dimension de sensibilisation. Nous avons réalisé des supports recto-verso, avec d’un côté l’outil pratique et de l’autre quelques règles de communication inclusive. Les gens se questionnaient ou posaient des questions. Le support devenait un prétexte pour parler du handicap ou pour expliquer certaines situations.

Le FALC est-il désormais au cœur de votre pratique professionnelle ?

Oui, complètement. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est d’avoir des approches centrées sur les usager·ère·s. Je fais beaucoup de tests terrain, d’entretiens et d’observations. En ce moment, par exemple, je travaille avec la CCAS de Lyon (NDLR : la Caisse Centrale d’Activités Sociales) sur la domiciliation administrative. Ce sont des démarches extrêmement complexes, très administratives, déjà difficiles pour des personnes francophones sans difficulté particulière. Là, l’objectif, ce n’est pas juste de « traduire » un document en FALC. C’est de repenser tout le parcours, avec les agent·e·s et les usager·ère·s, mais aussi de tester des supports concrets. Le FALC devient alors un outil de recherche et de conception, pas juste un livrable final. Et surtout, je refuse d’appliquer le FALC de manière bête et méchante. Il existe des pictogrammes qui sont censés être compréhensibles, mais sur le terrain, je vois au quotidien qu’ils ne le sont pas toujours. Donc il faut les re-questionner, les adapter. C’est un vrai challenge graphique et conceptuel.

Votre carte de vœux 2026 en FALC a eu un certain écho. Pourquoi ce projet était-il important pour vous ?

Parce que je trouve qu’il existe un vrai problème de représentation. Souvent, le FALC est cantonné à des documents très basiques, très pauvres graphiquement. À l’inverse, le design graphique « ordinaire » investit rarement le champ de l’accessibilité. Comme si les deux étaient incompatibles. Pour ma part, j’essaie de défendre l’idée que l’on peut faire du FALC avec une vraie exigence graphique, avec des références artistiques et une esthétique assumée. Ma carte de vœux, c’était un manifeste : montrer que c’est possible, et que ce n’est pas contradictoire. Ce qui est intéressant, ce sont les retours. Lors de tests récents, certaines personnes pensaient que ce type de support ne pouvait pas être destiné à un service public, parce qu’il leur semblait trop qualitatif. Elles avaient l’impression que c’était un objet commercial. Ça en dit long sur notre imaginaire collectif…

Vous enseignez aussi le design d’accessibilité au sein de l’école Strate, à Lyon. Comment les étudiant·e·s réagissent à vos cours ?

Le FALC est très peu connu, même dans les écoles de design. Il y a toujours quelques étudiant·e·s qui en ont entendu parler, souvent parce qu’ils et elles sont déjà sensibles à ces sujets. Mais pour beaucoup, c’est une découverte totale. Chez certains designers graphiques, il existe même une forme de rejet. Ils et elles voient ça comme quelque chose de très contraint, qui ne laisse pas de place à la créativité. Moi, je vois exactement l’inverse : c’est une grille extrêmement rigoureuse, donc très stimulante sur le plan intellectuel. Et graphiquement, tout reste à inventer. Le FALC a été très peu investi par les graphistes. Souvent, ce sont des documents conçus par des personnes qui savent « faire du FALC », mais pas forcément du design. Il existe un formidable champ d’exploration.

Selon vous, qu’est-ce qui manque pour que le FALC se généralise ?

Je pense qu’il est encore trop vu comme quelque chose de spécifique au handicap, ou comme un engagement militant. Alors qu’en réalité, il bénéficie à tout le monde. Des personnes âgées, des personnes allophones, des gens fatigués, stressés, ou pressés… On sous-estime énormément la charge cognitive que représente l’information. L’accessibilité universelle repose sur l’intersectionnalité. Ce n’est pas une catégorie à part, c’est une manière de penser la société. Rendre les choses compréhensibles, ce n’est pas les simplifier à l’excès, c’est redonner du pouvoir aux gens : comprendre ce qu’ils signent, ce à quoi ils consentent, dans quel cadre ils évoluent, etc. Et ça, c’est profondément politique.

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